[Version espagnole accessible ici : « Acceso libre al conocimiento: la perspectiva latinoamericana de los modelos de ciencia abierta »]
Au début des années 2010, j’étais une étudiante mexicaine qui venait tout juste d’entrer à l’université. À l’époque, je faisais souvent des recherches sur internet pour mes devoirs, de préférence en espagnol, car les trouver en anglais demandait un effort supplémentaire. Sans le savoir, je tombais alors régulièrement sur les plateformes Redalyc et Scielo, qui étaient en réalité les pionnières des revues en libre accès en Amérique latine.
De nombreuses années universitaires plus tard, encore une fois grâce à l’opportunité d’écrire sur ce blog, je prends conscience de la chance que nous avons, en tant que Latinoaméricains, d’avoir accès à l’information scientifique en espagnol via le modèle diamant, qui représente 95 % des revues de la région, principalement grâce à ces deux plateformes financées par des fonds publics.
La surprise agréable de découvrir que l’Amérique latine est une pionnière du modèle diamant de la science ouverte m’a menée à découvrir AmeliCA (AmeliCA Ciencia Abierta) : une initiative communautaire et multi-institutionnelle soutenue par l’UNESCO lancée en novembre 2018, qui vise à renforcer et à pérenniser une alternative collaborative, durable, protégée et non commerciale pour l’accès libre à la connaissance scientifique à travers l’Amérique latine et le Sud global. Elle cherche également à accroître la visibilité internationale, à obtenir la reconnaissance dans les systèmes d’évaluation, ainsi qu’à garantir un financement pérenne.
C’est justement au cours de cette réflexion sur les modèles durables de science ouverte que le nom de la cOAlition S est également apparu, une initiative européenne qui partage avec AmeliCA la volonté de rendre les résultats de la recherche scientifique accessibles à tous, immédiatement et sans barrière financière. Cependant, j’ai constaté que, derrière cet objectif commun, leurs chemins divergent sur de nombreux plans.
AmeliCA repose sur un modèle sans frais pour les auteurs comme pour les lecteurs, rejetant les APC au profit d’un financement public et d’une coopération entre institutions académiques. Cette logique renforce l’idée d’une science comme bien commun, dont le contrôle reste entre les mains des universités et des centres de recherche de la région.
Le modèle européen promu par la cOAlition S s’appuie sur le paysage existant des revues et éditeurs commerciaux.La cOAlition S encourage parallèlement la voie verte et la voie dorée et a tenté de faire basculer les revues hybrides vers un modèle doré, mais cette transition a souvent été incomplète. La voie dorée reposant sur le paiement des APC (et la stratégie de non-cession des droits étant actuellement peu efficace), les coûts finissent par être transférés vers les financeurs ou directement vers les chercheurs.
Alors qu’AmeliCA s’attache à renforcer les capacités locales, en dotant les équipes éditoriales d’outils technologiques et en valorisant l’autonomie régionale, la cOAlition S adopte une approche plus normative. Elle fixe des exigences auxquelles les revues doivent se conformer pour être reconnues, mais sans nécessairement soutenir des infrastructures alternatives ou renforcer les initiatives locales.
AmeliCA milite pour des critères plus inclusifs et représentatifs, qui tiennent compte de la diversité disciplinaire, linguistique et régionale. L’initiative encourage activement la publication scientifique dans différentes langues, notamment l’espagnol et le portugais, mais aussi d’autres langues régionales et autochtones. Cela permet de valoriser les savoirs produits localement et de rendre la science accessible à un public plus large, dépassant la domination de l’anglais. Cette approche renforce la bibliodiversité et l’autonomie scientifique, tout en s’opposant à l’homogénéisation linguistique imposée par le marché éditorial international. Les langues locales sont ainsi reconnues comme des vecteurs légitimes de production et de diffusion du savoir.
Sur le plan de l’évaluation scientifique, AmeliCA remet en question le poids excessif du facteur d’impact et encourage une vision plus éthique de la recherche. La cOAlition S reconnaît certes la nécessité d’un changement, mais centre principalement son action sur l’ouverture des résultats de recherche, sans chercher à transformer en profondeur les logiques d’évaluation académique.
Cette divergence fondamentale entre les deux initiatives — l’une fondée sur la coopération académique régionale, l’autre inscrite dans une logique plus régulatrice — se manifeste particulièrement dans leur manière d’envisager la pérennité des systèmes éditoriaux.
AmeliCA critique ainsi le modèle commercial sous-jacent au Plan S, qui risque de fragiliser les systèmes d’édition non lucratifs existants en Amérique latine, en détournant les ressources vers des éditeurs commerciaux internationaux via les APC. Le Plan S, de son côté, se veut réaliste face à la domination des grands éditeurs, tout en restant ouvert à des modèles alternatifs, mais il est perçu comme eurocentré et trop axé sur la régulation du marché existant.
Aujourd’hui, en repensant ce parcours qui m’a menée de simples recherches pour mes devoirs à une compréhension plus profonde des modèles de science ouverte, je réalise à quel point l’expérience latinoaméricaine, portée par AmeliCA, incarne une vision du savoir ancrée dans la solidarité, l’autonomie et la diversité linguistique. En tant que Latinoaméricaine, il me semble essentiel de défendre cette approche collaborative et non marchande, qui non seulement garantit un accès libre à la connaissance, mais reflète aussi nos réalités, nos besoins et notre manière de concevoir la science : comme un bien commun au service de nos sociétés.
María Gutiérrez Sánchez, postdoctorante à l’Institut Pasteur
Sources :
Arianna Becerril-García et al. (2018), AmeliCA: Una estructura sostenible e impulsada por la comunidad para el Conocimiento Abierto en América Latina y el Sur Global
Arianna Becerril-García (2019), AmeliCA vs Plan S: mismo objetivo, dos estrategias distintas para lograr el acceso abierto, Voces AmeliCA
Eduardo Aguado-López, Arianna Becerril-Garcia (2020), The commercial model of academic publishing underscoring Plan S weakens the existing open access ecosystem in Latin America, LSE Impact Blog


