Une postdoc vous raconte

Et si nous choisissions de publier avec Open Research Europe et eLife ?

[Version anglaise accessible ici : « And if we were to publish in Open Research Europe and eLife, with -dare I say it- open peer review? »]

Peut-être en avez-vous entendu parler, la plateforme de publication Open Research Europe (ORE) a formellement annoncé l’élargissement de ses critères d’éligibilité. Jusqu’à présent, publier chez ORE était gratuit, mais seul·e·s les auteur·ice·s financé·e·s par un projet européen étaient éligibles. Grâce au nouveau soutien financier de l’Allemagne, de l’Autriche, de l’Espagne, de la France, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Norvège, du Portugal, de la Slovénie, de la Suède et de la Suisse, les chercheur·se·s de ces pays pourront également y soumettre leurs articles à partir de l’automne 2026.

ORE a adopté le modèle de publication Publish-Review-Curate (PRC) : après une vérification par les éditeur·ice·s que l’article respecte les directives et les principes éthiques, le préprint est partagé publiquement, puis l’open peer review suit. Ce modèle de publication suscite-t-il l’intérêt des scientifiques ?

Les chercheur·se·s en début de carrière avec qui j’ai échangé sont partagé·e·s : d’un côté, la proposition d’une publication gratuite et en accès ouvert diamant est séduisante, d’autant plus que la diffusion immédiate du préprint permet de valoriser directement ce travail dans la carrière de ses auteur·ice·s. Cependant, ces mêmes carrières dépendent actuellement des facteurs d’impact des journaux et ORE n’a pas de facteur d’impact.

La même difficulté se pose avec eLife : la revue a perdu son facteur d’impact après avoir adopté le modèle PRC, un sort normalement réservé aux journaux ayant de graves problèmes éthiques. Un tel modèle ouvert, serait-il donc tenable ?

Un rapport récent d’eLife dresse le bilan de leur expérience. Les éditeur·ice·s reconnaissent avoir sous-estimé la difficulté de faire évoluer le système de publication : eLife a subi une réduction de 55% des soumissions suite à la perte de son facteur d’impact en 2024, surtout dans les pays où l’évaluation de la recherche repose davantage sur le facteur d’impact que sur l’évaluation de la science elle-même (en France, les soumissions ont diminué de 23%). Cela dit, la proportion d’articles sélectionnés pour le peer reviewing par les éditeur·ice·s est passée de 27 % à 35 % entre 2024 et 2025. La revue eLife considère donc qu’elle a perdu préférentiellement les soumissions problématiques, et que la qualité des soumissions a augmenté.

À l’avenir, eLife prévoit de faire évoluer de nouveau son modèle PRC. La revue a notamment annoncé un nouveau partenariat avec q.e.d. pour améliorer l’interprétation des reviews (va-t-elle commencer à inclure les rapports de q.e.d. lui-même comme reviewer ?). De plus, eLife prévoit des innovations de contenu, comme l’intégration de vidéos pour expliquer les figures, ou la création de nouveaux types d’articles, comme ceux dédiés à la reproduction des données. En complément de ces innovations à l’échelle du journal, eLife a reçu 2,4 millions de livres du Wellcome Trust pour créer des outils d’édition en libre accès dans le cadre de l’initiative « eLife Pathways ». L’objectif est de soutenir le développement d’une industrie mondiale de journaux ouverts, de haute qualité et bien indexés.

Imaginons donc que ces modèles de ORE et eLife tiennent la route. En tant que jeunes chercheur·se·s, nous nous interrogeons également sur le fait qu’ils intègrent un processus d’open peer review obligatoire. Si les rapports de peer review sont très négatifs et rendus publics, pourraient-ils nuire à nos articles (et à nos carrières) ?

Un préprint récent a enquêté sur cette question en analysant 116 359 articles issus des journaux PLOS. PLOS offre aux auteur·ice·s d’articles acceptés la possibilité de choisir si le rapport de peer review sera rendu public ou non, aux côtés de leur article. Depuis le début de cette option en 2019, 40% des auteur·ice·s ont choisi l’open peer review, la majorité provenant de publications dans PLOS One. L’étude montre que les articles ayant des reviews publiques sont davantage cités (environ 1,07 fois plus, une différence faible mais statistiquement significative), et moins retractés (environ 43% moins retractés après 6 ans). De façon surprenante, il n’y a pas d’association entre la durée du peer reviewing et le choix de l’open peer review. On aurait pourtant pu imaginer qu’une évaluation longue implique de nombreuses demandes de modification, de données ou d’analyses complémentaires, accompagnées de commentaires que les auteur·ice·s auraient préféré ne pas rendre publics. Peut-être que la décision de rendre les rapports de peer-reviewing publics dépend davantage de la manière dont les auteur·ice·s considèrent qu’iels ont répondu aux critiques, que des critiques en elles-mêmes.

Enfin, où tout cela nous mène-t-il ?

Ce n’est un secret pour personne : je souhaiterais que nous soyons évalué·e·s sur la qualité et la reproductibilité de notre travail plutôt que sur la renommée des journaux dans lesquels nous publions. Hélas, tant que les systèmes d’évaluation n’évoluent pas, publier sur une plateforme comme ORE ou dans un journal comme eLife est un pari pour celles et ceux qui construisent leur carrière. Quant à l’open peer review, en tant qu’auteur·ice·s, je pense que nous pouvons être rassuré·e·s, nos articles ne seront pas moins cités !  Finalement, plutôt que de craindre l’évaluation ouverte, nous devrions peut-être y voir une occasion de démontrer la valeur et la rigueur de nos travaux tout au long du processus.

Caitlin Martin, postdoctorante à l’Institut Pasteur

 

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