Une postdoc vous raconte

Et si nous étions payé·e·s pour faire du peer review?

[Version anglaise accessible ici : « Is payment for peer reviews the way of the ‘Fast&Fair’ future? »]

Le monde de l’édition scientifique est unique : à ma connaissance, c’est le seul secteur où des entreprises très lucratives sollicitent à répétition un travail bénévole – le peer review. Les chercheur·se·s s’y plient de bon gré : relire et évaluer des articles fait partie intégrante du métier, c’est une exigence de rigueur scientifique et une occasion d’approfondir leurs propres connaissances. Et si, pour une fois, on vous payait pour ce travail ? C’est précisément ce que propose la revue en libre accès Biology Open.  

Depuis juillet 2024, la revue expérimente le Fast & Fair Review (« rapide et juste »). L’équipe éditoriale a d’abord constitué une base de données d’expert·e·s à solliciter pour le peer review (les candidatures pour les rejoindre se trouvent ici). Quand l’éditeur·ice décide de passer un article en relecture, les scientifiques contacté·e·s ont un jour ouvré pour accepter ou refuser la tâche, puis 4 jours ouvrés pour renvoyer leurs évaluations (à partir de cette rubrique, et suivant ces règles). Au terme de ce processus, les expert·e·s sont payé·e·s 220 £ par manuscrit. Les reviews sont anonymes, sauf si les reviewers souhaitent s’identifier, mais elles sont obligatoirement publiées en libre accès avec la version finale de l’article. Après un pilote de six mois en 2024 (avec deux éditeur·ice·s) aux résultats favorables, Biology Open a étendu l’expérience à toutes les soumissions de l’année dernière.

Un nouveau préprint fait le bilan : avec Fast & Fair, le temps moyen pour renvoyer les évaluations aux auteur·ice·s est descendu à 5,7 jours, contre 37,7 jours précédemment pour Biology Open. Cette statistique est d’autant plus impressionnante que, en 2025, ce délai pouvait atteindre 313 jours dans certaines revues. Une partie de cette efficacité est attribuable à l’augmentation du taux d’acceptation des invitations à reviewer : 67 % en comparaison avec 23 % pour un processus de review traditionnel. Ces chiffres se traduisent directement par un gain de temps pour les éditeur·ice·s, qui n’envoient que 3,05 invitations en moyenne, au lieu de 8,90. Cette réduction du délai global est d’autant plus importante pour nous, chercheur·se·s en début de carrière, qui sommes touché·e·s de manière disproportionnée par les longs délais de publication.

Malgré la diminution du délai, les éditeur·ice·s ne constatent aucune réduction de la qualité des reviews, bien au contraire. Évaluées par les éditeur·ice·s sur une échelle de 0 à 100 pour leur utilité, les 210 reviews traditionnelles obtenaient en moyenne un score de 91,1, contre 97,2 pour les 322 Fast & Fair. De plus, les reviews ayant les scores les plus bas (inférieurs à 50) se trouvaient uniquement parmi celles suivant le modèle traditionnel. Si j’adopte un regard critique, je note que cette comparaison reste sujette aux biais des éditeur·ice·s qui n’ont pas fait leurs évaluations en aveugle.

Alors enfin, combien ça coûte ? Ce modèle serait-il tenable sur le long terme ? D’après Biology Open, le peer review coûtait entre 693 £ et 760 £ par article – soit 104 000 £ à 114 000 £ en 2025, dont 66 000 £ versés aux reviewers. En conséquence, la revue envisage d’ajuster les APC (frais de traitement des articles) en fonction de ces dépenses. À l’heure actuelle, en tant que revue à but non lucratif du groupe The Company of Biologists, Biology Open affiche des APC pouvant aller jusqu’à 2 500 dollars américains pour toutes les institutions des pays à « revenus élevés », hors accord « lire et publier » (si vous vous posez la question, en France, seule la division d’EMBL à Grenoble est partenaire pour l’instant).

En prenant un peu de recul, si la rémunération des reviewers est répercutée sur les auteur·ice·s sous forme qu’APC, c’est la communauté scientifique et ses institutions qui les paieront. Or, elles financent déjà les salaires de ces expert·e·s, ainsi que l’accès aux revues non-ouvertes. On peut alors se demander si cette compensation ne devient pas surtout un levier d’efficacité – et d’image – pour la revue. Pour les revues à but non lucratif, comme Biology Open, je comprends qu’il n’y a pas de solution miracle. En revanche, chez celles qui dégagent de fortes marges, une rétribution véritablement équitable ne devrait-elle pas provenir de ces marges plutôt que d’un surcoût pour les auteur·ice·s ? Reste à voir si le coût des articles de Biology Open augmentera en 2027 (et de combien), et si cela affectera les soumissions.

En tant que jeune chercheuse, j’apprécie l’idée que le travail de peer review soit à la fois plus valorisé et plus rapide. De plus, avec un délai précis pour l’acceptation d’une relecture et sa soumission, Fast & Fair pourrait réduire les écarts observés dans le délai de traitement des articles en fonction du genre ou du pays d’origine des auteur·ice·s. Il reste à voir si c’est le cas ; Biology Open n’a pas encore testé cette hypothèse, et ces aspects du processus ne sont pas nécessairement les causes principales des biais. Dans tous les cas, Biology Open a démontré que son modèle présente des avantages tant pour les auteur·ice·s que pour les editeur·ice·s et reviewers. J’espère que son succès incitera d’autres journaux à reconsidérer leurs propres systèmes – surtout s’il s’avère à la fois plus efficace et plus juste pour les auteur·ice·s.

Caitlin Martin, postdoctorante à l’Institut Pasteur

Références :

  • Gorelick DA, Clark A. Expanded implementation of Fast & Fair paid peer review reduces time to first decision without reducing review quality in a biology journal. bioRxiv. 2026. doi:10.64898/2026.06.02.729548
  • Phillips KA, Horn DM. Review and Publication Times and Reporting Across Journals on Health Policy. JAMA Netw Open. 27 mai 2025;8(5):e2512545. doi:10.1001/jamanetworkopen.2025.12545
  • Felisi N, Vecchio R, Odone A. When peer review drags on: the harm to early career researchers. Front Res Metr Anal. 4 févr 2026;11. doi:10.3389/frma.2026.1740381
  • Alvarez-Ponce D, Batz G, Torres LR. Biomedical and life science articles by female researchers spend longer under review. PLOS Biol. 20 janv 2026;24(1):e3003574. doi:10.1371/journal.pbio.3003574