Dans une pré-publication récemment déposée sur arXiv intitulée « The Drain of Scientific Publishing », des scientifiques alertent sur l’état de l’édition scientifique et appellent les acteurs de la recherche à travailler de concert pour réformer le système. Cet article souligne comment la domination par les grands éditeurs commerciaux, principalement basés dans des pays riches économiquement, nuit à la science à quatre égards : l’argent, le temps, la confiance et le contrôle.
- Impact financier : Les éditeurs tels qu’Elsevier, Springer Nature, Wiley et Taylor & Francis réalisent des marges bénéficiaires exceptionnellement élevées, supérieures à 30 %, drainant ainsi des milliards des budgets de recherche. En 2024, rien qu’en Amérique du Nord, Elsevier et Taylor & Francis ont généré plus de 2,27 milliards de dollars de revenus (à comparer au budget de la National Science Foundation américaine, qui était de 9,1 milliards de dollars cette année-là). Le modèle de frais de publication d’articles (APC), censé favoriser l’accès ouvert, a renforcé ces profits plutôt que d’améliorer la diffusion des savoirs.
- Temps : La pression pour publier dans des revues prestigieuses détourne les chercheurs de leurs véritables travaux scientifiques. L’explosion du nombre de publications surcharge le système de révision par les pairs, engendrant stress et inefficacité sans nécessairement contribuer à des avancées significatives. D’après les auteurs, ce besoin de publier est encouragé par les éditeurs scientifiques, en quête de profit.
- Confiance compromise : La qualité et l’intégrité des publications sont mises en péril par des pratiques éditoriales axées sur le volume plutôt que la rigueur scientifique. L’indépendance éditoriale et la rigueur des processus de publication sont menacées. Les auteurs constatent que les dérives, telles que les « paper mills » ou les fraudes liées à l’utilisation de l’IA, minent la confiance envers les publications scientifiques.
- Perte de contrôle : Les chercheurs et les institutions perdent le contrôle sur le système de publication mais également sur l’évaluation de la recherche. Des entreprises commerciales comme Clarivate (Web of Science) et Elsevier (Scopus) sont impliquées dans la compilation de données pour l’évaluation quantitative de la recherche et dans la définition des métriques qui dictent les règles du prestige académique. Par ailleurs, le contrôle de l’édition scientifique reste concentré dans les pays du Nord.
Afin de réorienter l’édition scientifique vers la science plutôt que le profit, les auteurs de l’article appellent à une réappropriation de ce système par la communauté scientifique. Il s’agit de renforcer les infrastructures ouvertes et de soutenir activement les plateformes de publication non commerciales. Des modèles alternatifs viables existent déjà en Amérique latine et en Afrique.
Ils appellent les organismes de financement et les universités à revoir leurs politiques d’évaluation pour encourager ces initiatives, en privilégiant la qualité à la quantité et en soutenant les recherches publiées dans des revues non commerciales.
L’appel à l’action est clair : éviter la perpétuation d’un système qui privilégie les profits commerciaux aux avancées scientifiques. Un changement audacieux est nécessaire pour garantir que l’édition scientifique serve pleinement la science et la société. Les conséquences de l’inaction sont tangibles : ressources gaspillées, temps de recherche perdu, et une intégrité scientifique compromise.
Article publié sous licence CC BY-SA 4.0.
Source : Beigel, Fernanda, Dan Brockington, Paolo Crosetto, Gemma Derrick, Aileen Fyfe, Pablo Gómez Barreiro, Mark A. Hanson, Stefanie Haustein, Vincent Lariviere, Christine Noe, Stephen Pinfield and James Wilsdon. “The Drain of Scientific Publishing.” ArXiv (2025), https://doi.org/10.48550/arXiv.2511.04820. Publié sous licence CC BY-SA 4.0.
NB : Cet article fait suite à un autre article que nous vous avions présenté en 2024 : The strain on scientific publishing


