Une postdoc vous raconte

rOpenSci Champions : pour une science ouverte, multilingue et portée par les logiciels libres

[Version espagnole accessible ici : « rOpenSci Champions: por una ciencia abierta, multilingüe y basada en software libre »]

Beaucoup de résultats scientifiques s’appuient sur des codes et logiciels développés par les chercheurs. L’ouverture de ces outils, scripts ou packages statistiques est essentielle pour garantir la reproductibilité et la transparence de la recherche. Leur ouverture sous licence open source favorise les collaborations, en élargissant la communauté d’utilisateurs et de contributeurs.

Pour ma part, je ne suis pas développeuse et, même si j’avais acquis les bases de R lors d’une formation à l’Institut Pasteur, je les ai presque oubliées faute de pratique. En revanche, je m’intéresse particulièrement aux initiatives qui visent à rendre la science plus ouverte, plus inclusive et multilingue, notamment en Amérique latine.

C’est ce qui m’a poussée à découvrir les activités de l’organisation à but non lucratif rOpenSci, qui fédère les communautés autour des logiciels développés dans le langage R. Cette organisation a constaté un grand manque de diversité parmi les développeurs de la communauté R. Certaines régions du monde, comme l’Amérique latine, sont ainsi très peu représentées. Ceci peut s’expliquer par un manque de formation spécifique au développement logiciel, par la barrière linguistique (la plupart des ressources disponibles sont en effet en anglais), et par un manque de reconnaissance et de soutien institutionnel apporté aux communautés de développeurs.

Face à cette réalité, rOpenSci a lancé en mars 2025 une édition entièrement en espagnol de son programme « Champions », destinée exclusivement aux scientifiques et développeurs de logiciels d’Amérique latine.

Pour cette première édition latino-américaine, dix mentors et dix champions, provenant de pays comme l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Mexique, le Pérou et l’Uruguay, ont été sélectionnés. La diversité — géographique, de genre, disciplinaire et de parcours — a été un critère clé pour construire un réseau solide de leaders ancrés dans leurs contextes locaux.

Ce programme de 12 mois comprend une formation spécialisée, un mentorat individuel, une rémunération, et la participation à des activités visant à renforcer à la fois les compétences techniques et communautaires des personnes sélectionnées. Chaque participant développe un package R et/ou s’engage dans un processus d’évaluation par les pairs d’un package R. Il apprend également les bonnes pratiques de développement et de diffusion des logiciels de recherche. À la fin du programme, les « champions » sont encouragés à contribuer à leur communauté locale, en menant des actions de formation, de mentorat, de vulgarisation ou en promouvant la science ouverte.

Avec cette édition, rOpenSci souhaite accroître la visibilité des logiciels scientifiques produits en Amérique latine et renforcer les capacités locales. On peut ainsi s’attendre à voir émerger davantage de développeurs latino-américains sur des plateformes mondiales comme CRAN, GitHub, Zenodo ou Software Heritage. Il est également envisageable que certaines universités ou centres de recherche intègrent les bonnes pratiques de développement logiciel dans leurs cursus, créent ou enrichissent des dépôts de données ouverts — indispensables pour exploiter pleinement ces outils — ou adoptent des politiques de recherche favorables aux logiciels libres.

Depuis sa création en 2011, rOpenSci œuvre pour un développement ouvert et reproductible des logiciels en R. L’initiative combine à la fois un volet social – centré sur la communauté, la collaboration et l’apprentissage mutuel – et un volet technique : rOpenSci organise le peer-reviewing de packages R et met à disposition les packages reviewés sur son site. L’organisation développe également la plateforme R-universe qui propose notamment un catalogue de packages R, d’articles et de datasets provenant de multiples sources (CRAN, Bioconductor, rOpenSci…). L’un des objectifs de rOpenSci est également la traduction de guides de bonnes pratiques (développement logiciel, reviewing de code, contribution à des projets open source) dans d’autres langues que l’anglais. La traduction des contenus en espagnol, deuxième langue la plus parlée dans le monde, a ainsi permis d’élargir l’accès à ces ressources et d’inclure davantage de chercheuses et chercheurs dans la dynamique de la science ouverte.

En définitive, l’engagement de rOpenSci en Amérique latine dépasse la simple formation : il s’agit d’une démarche pour redistribuer le pouvoir dans l’écosystème mondial de la science ouverte, en reconnaissant que les solutions doivent émerger des communautés elles-mêmes.

Si peu d’initiatives comparables existent ailleurs, la France propose par exemple les Prix Science Ouverte, qui récompensent des projets exemplaires. Bien que ces prix ne créent pas de communauté ni n’offrent de mentorat, ils permettent de valoriser des pratiques inspirantes. Ces deux approches — la formation de leaders locaux et la reconnaissance publique — sont complémentaires et essentielles pour faire progresser une science plus ouverte, inclusive et diverse.

María Gutiérrez Sánchez, postdoctorante à l’Institut Pasteur