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Marchandisation de la recherche : le cas péruvien des paper mills

[Version espagnole accessible ici : « Mercantilización de la investigación: el caso peruano de los paper mills »]

La prolifération des paper mills constitue aujourd’hui l’un des défis les plus sérieux pour la crédibilité de la production scientifique. On estime qu’environ 2 % des manuscrits soumis aux revues scientifiques proviennent de ces usines à articles frauduleux, et que plus de 20 % des articles rétractés sont liés à ce type de pratiques, un phénomène amplifié par l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle. Bien que le problème soit mondial, la majorité des cas documentés à ce jour provient de pays comme la Chine, la Russie, l’Inde et la Corée.

En tant que Mexicaine, je me suis demandé si cette situation touchait aussi mon pays. Dans mes recherches, je n’ai trouvé que quelques bulletins académiques dénonçant ce problème. Par ailleurs, il n’existe pas d’enquêtes journalistiques dans les médias nationaux documentant des cas concrets, des données légales, ni des projets de loi ou des actions du Congrès liés à ce sujet, comme cela a été le cas au Pérou. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi d’aborder la situation de ce pays dans cet article.

Selon l’étude d’Alhuay-Quispe et Yance-Yupari, le phénomène des paper mills s’est considérablement développé au Pérou au cours de la dernière décennie, poussé par des facteurs structurels tels que la pression réglementaire pour publier, l’existence d’incitations économiques (pouvant représenter jusqu’à 50 % du salaire des enseignants), et l’orientation du RENACYT qui privilégie la publication dans des revues indexées.

Pour contexte, le RENACYT (Registre National de la Science, de la Technologie et de l’Innovation Technologique) est le registre officiel des chercheurs au Pérou. Il est administré par le Conseil National de la Science, de la Technologie et de l’Innovation Technologique (CONCYTEC) et est responsable de la classification et de l’intégration des chercheurs au sein du Système National de la Science, de la Technologie et de l’Innovation (SINACTI). La classification est basée sur la production scientifique — articles, livres, brevets, entre autres — et sert de référence pour l’accès aux financements publics et privés, tout en permettant de cartographier le talent scientifique du pays.

Par ailleurs, le Pérou dispose d’un cadre légal régulant la qualité universitaire à travers la Loi Universitaire N° 30220, promulguée en 2014. Cette loi oblige les universités à promouvoir et à évaluer l’activité de recherche de leurs enseignants, y compris la production scientifique. Bien qu’elle n’exige pas explicitement que chacun d’entre eux publie dans des revues indexées, elle a favorisé un système dans lequel la délivrance de licences universitaires, la promotion des enseignants-chercheurs et le financement sont conditionnés à la production scientifique, notamment dans des revues indexées.

En 2023, l’ampleur du marché noir des paper mills a été révélée au grand public grâce à des enquêtes journalistiques, publiées dans l’hebdomadaire Hildebrandt en sus trece et l’émission télévisée Punto final. Ces reportages ont mis en évidence l’existence d’entreprises péruviennes qui fabriquaient des livres, des thèses et des articles scientifiques, vendant des statuts d’auteurs pour des montants compris entre 1 900 et 3 000 dollars.

Les investigations ont également révélé l’existence de groupes sur Telegram et WhatsApp où se négociaient des places de co-auteurs sur des articles déjà acceptés par des revues prestigieuses. Les chercheurs intéressés recevaient des informations sur le sujet de l’article, les positions d’auteur disponibles et les tarifs correspondants, la place de premier auteur étant la plus onéreuse.

Face à la dimension du problème, une réaction législative a vu le jour au Pérou entre 2023 et 2024. Des projets de loi ont été présentés pour sanctionner le trafic de places d’auteur et d’autres pratiques frauduleuses. Les peines encourues peuvent aller de la suspension à l’exclusion du SINACTI, voire jusqu’à des peines de prison d’un à six ans. De plus, en mars 2024, le CONCYTEC a mis à jour le Code National d’Intégrité Scientifique afin d’inclure explicitement l’achat et la vente de statut d’auteur comme forme de fraude académique.

Un rapport récent de la Commission d’enquête du Congrès péruvien a détaillé la portée de ces réseaux illicites, identifiant trois réseaux criminels potentiels responsables de transactions dépassant trois millions de dollars. Le rapport mentionne également 75 enseignants et chercheurs péruviens potentiellement impliqués dans des paper mills ou dans la vente de places d’auteur. L’analyse de leurs profils ORCID et Scopus a dévoilé un réseau de publications les reliant à des chercheurs d’Asie (Inde, Irak, Indonésie, Arabie Saoudite, Iran, Turquie, Pakistan) et d’Amérique latine (Mexique, Argentine, Cuba, Équateur, Venezuela, Brésil). Près d’un quart des articles analysés ont été publiés dans 37 revues ultérieurement retirées de Scopus en raison de pratiques éditoriales peu éthiques ou de faible qualité académique. Beaucoup de ces revues sont basées en Inde, au Venezuela, aux États-Unis, au Brésil, en Turquie, au Royaume-Uni, en Espagne et au Canada.

Ce phénomène reflète une marchandisation croissante de la science, où publier devient une condition de survie académique plutôt qu’un véritable reflet de la production de connaissances. Bien qu’aucun pays ne soit à l’abri de ces pratiques, leur impact est particulièrement fort dans les contextes où les ressources pour une recherche rigoureuse sont limitées et où les politiques publiques favorisent la publication sans renforcer les contrôles ni garantir la formation éthique des chercheurs.

Pour relever ce défi, lors du sommet United2Act, éditeurs, universités et instituts de recherche ont convenu de cinq axes prioritaires (similaires aux pistes proposées récemment par des experts dans un article publié dans Nature) : promouvoir l’éducation et la sensibilisation, renforcer la correction post-publication, approfondir la recherche sur ce phénomène, développer des indicateurs de confiance et encourager le dialogue ouvert pour préserver l’intégrité académique.

En conclusion, si le Mexique n’a pas encore adopté de mesures concrètes face au phénomène des paper mills, l’expérience péruvienne souligne l’urgence pour tous les gouvernements du monde de reconnaître la gravité de ce fléau. La marchandisation de la recherche menace l’intégrité scientifique et la crédibilité des institutions. Il est indispensable que des actions concrètes et coordonnées soient mises en œuvre au niveau international pour préserver la qualité de la production scientifique et restaurer la confiance dans la recherche académique.

María Gutiérrez Sánchez, postdoctorante à l’Institut Pasteur

 

Source :  Alhuay-Quispe, J & Yance-Yupari V., (2025) “The Black Market of Publications in Peru: Paper Mills and Authorship for Sale”, Learned Publishing. doi: https://doi.org/10.1002/leap.2014