A la une

Guest post – ReCombinaisons, l’histoire d’un évènement science, science-fiction et société

Les 24 et 25 mai 2024 se tenait la première édition de ReCombinaisons, science, fiction, société à l’Institut Pasteur, évènement ouvert au grand public autour de la science et la science-fiction, des savoirs et des imaginaires. Des chercheuses et chercheurs de tous horizons (biologie-santé, sciences humaines et sociales, philosophie), des autrices, auteurs et artistes de science-fiction, et le public se sont rencontrés et ont discuté de questions de recherche et de société. Vous pouvez voir ou revoir les vidéos des tables-rondes et conférence sur la page web de ReCombinaisons, elles sont insérées dans le programme.

Nous avons proposé à François Bontems, initiateur du projet, de nous raconter l’histoire de cette aventure.

ReCombinaisons prend son origine à la croisée de deux expériences.

En 2012, à la suite de discussions avec une amie pasteurienne, Muriel Delepierre, j’ai commencé à organiser les séminaires science et société avec le soutien du directeur scientifique à l’époque, Anthony Pugsley. Leur ambition était de favoriser des discussions entre les personnels de l’Institut Pasteur (chercheuses•eurs, membres des services) et des philosophes, sociologues, juristes, historiens•ennes, personnalités qualifiées… autours de questions concernant la place de la recherche et ses évolutions dans la société. Pour être honnête, la démarche était largement motivée par le sentiment d’une hétéronomisation croissante des systèmes de recherche qu’il semblait important de réfléchir en commun. Les séminaires ont été complétés en 2016 par le cours d’Introduction aux relations entre science et société, ouvert avec l’aide précieuse de Monica Sala, dont l’ambition était de donner des bases de philosophie politique, de sociologie, d’histoire ou de géopolitique pour favoriser une approche réflexive sur la recherche et son rôle. Autour des séminaires et du cours s’est constitué à l’époque un petit groupe de personnes (Laurent Audry, Marina Caillet, Philippe Esterre, Stéphanie Lebreton, Fanny Momboisse, Christophe Tomas) avec lequel nous avons entrepris un travail d’enquête sur les relations entre l’Institut Pasteur et ses partenaires autres qu’académiques et industriels.

En 2018, l’un de mes frères, Vincent, m’a emmené dans ses bagages aux Utopiales de Nantes. Cela faisait un ou deux ans qu’il m’en parlait en me disant que c’était un évènement qui ne pourrait que me plaire. Grâce à lui, j’ai découvert un endroit fascinant où j’ai assisté à de réelles rencontres/discussions entre personnes venues d’horizons variés, permettant d’aborder des questions essentielles, dont celles du sens et du rôle de la recherche. La science-fiction jouait un rôle dans ces discussions en étant une source de réflexion sur les possibles conséquences de changements socio-techniques. Elle permettait de réaliser des expériences de pensée en intégrant des aspects de disciplines qu’il est parfois compliqué de faire discuter entres elles dans des cercles académiques. En même temps, les Utopiales nous montraient que, de façon peut-être contre-intuitive mais en fait assez logique, réunir autour d’une même table des autrices•eurs et des chercheurs•euses facilitait la discussion entre eux•elles et avec le public en permettant d’extraire les uns•es et les autres de leur champ de travail/production et en leur donnant un cadre commun de réflexion. La condition de la réussite de ces échanges résidait néanmoins dans le fait que chacun•une prenne au sérieux ses interlocuteurs•rices, condition généralement réalisée.

La très grande culture de Vincent et ses profondes qualités humaines participent du fait qu’il connait très vite tout le monde. Il m’a ainsi permis de rencontrer de nombreuses personnes, dont Roland Lehoucq (président de l’association des Utopiales), Jeanne-A Debats (déléguée artistique des Utopiales) et Marie Masson puis Axelle Roze (en charge de la production des Utopiales pour la cité des congrès de Nantes), qui ont tout de suite soutenu l’idée d’organiser un évènement inspiré des Utopiales à l’Institut Pasteur. J’avais un peu peur qu’en interne l’idée apparaisse farfelue, voire inopportune. Elle a souvent suscité l’intérêt, parfois l’enthousiasme. Nous avons donc commencé à réfléchir avec le groupe de personnes impliquées dans la réflexion sur les relations entre science et société à l’organisation d’un tel évènement, réflexion qui a mis beaucoup de temps à se concrétiser du fait de la pandémie, puis le temps de trouver un financement, obtenu finalement dans le cadre du projet SPREADS de l’Agence de l’innovation de défense (AID) et avec le soutien de la cellule éthique de l’Institut Pasteur. Le projet a finalement pris corps en 2023 grâce à de nombreuses personnes du campus (de différents départements scientifiques et de plusieurs directions), dont Marie Martin, Sandrine Royer-Devaux, Fanny Momboisse et Marina Caillet qui ont joué un rôle essentiel.

ReCombinaisons s’inspire des Utopiales quant à son mécanisme : permettre des discussions entre chercheurs•euses de différentes disciplines, auteurs•trices et public en tirant parti de ce que la science-fiction peut offrir comme source de réflexion et comme facilitation des échanges. Son objectif, lui, découle d’une évolution de la réflexion sur les rôles de la recherche dans le monde actuel. Les premiers mots du texte introductif à ReCombinaisons sont « Le monde change ». Les changements climatiques, écologiques, énergétiques et leurs corolaires politiques, géopolitiques, migratoires… interrogent clairement la recherche tant dans ses pratiques que dans sa finalité – ce que rappelle entre autres l’avis 2022-43 du COMETS. Ils exacerbent aussi le fait que la recherche, pouvant avoir une influence sur les trajectoires que nos sociétés vont emprunter, est un enjeu politique fort. Par ailleurs, la recherche est essentiellement présentée et valorisée à travers les applications qu’elle est susceptible de produire, au détriment de sa valeur en soi : la connaissance de qui nous sommes, du monde dans lequel nous évoluons, de ce à quoi nous pouvons aspirer, mais aussi comme ensemble de valeurs, comme bien commun, comme mécanisme de résolution des désaccords…, la tension entre ces deux dimensions ayant été fortement accrue par les injonctions auxquelles la recherche est soumise et par son mode de financement/pilotage actuel.

A l’origine de ReCombinaisons, il y a donc l’idée qu’il est essentiel de créer des espaces de réflexion et de discussion permettant de traiter ces questions ainsi que d’aborder des questions de recherche et de société dans ce cadre de pensée. Il y a aussi l’idée que ces questions doivent être considérées de façon pluridisciplinaire en faisant participer des gens au-delà des cercles académiques et en favorisant une diversité culturelle la plus grande possible. La science (les résultats scientifiques) ne relève pas d’une procédure de discussion démocratique. En revanche, la recherche ne peut probablement espérer conserver la place qui doit être la sienne dans la société que si ses choix, son usage, ses finalités… font eux l’objet de débats publics. Et le fait de créer des lieux pour favoriser ces débats dans les structures de recherche ne peut qu’éclairer les personnes concernées et renforcer les liens et la confiance entre ceux et celles qui se sentent impliqués dans la construction du futur.

De ce point de vue ReCombinaisons semble avoir été un succès, en montrant qu’il est possible de réunir de façon productive les communautés invitées, en montrant que la prise au sérieux des uns•unes par les autres était réalisable, en montrant que cela permettait d’aborder des thèmes variés, tout le monde semblant y avoir trouvé son compte.

François Bontems
Unité de virologie structurale, Institut Pasteur
Département de biologie et chimie structurales, Institut de chimie des substances naturelles, Gif-sur-Yvette